Le jour des yoles.
texte de Roland brival



 « Cette année… Route du rhum… Arrivée en Guadeloupe… Evènement… Tourisme local… Les enjeux… Ne ratez pas les… Prix gagnants de notre grand concours… »
Il n’en finissait pas, le journaliste, de se la jouer en détaillant le menu des festivités. Les noms des stars alignées à la barre de ces fichus voiliers truffés d’ordinateurs, Jaran les reconnaissait au passage pour les avoir déjà entendus à la télé. Il savait à quoi ressemblaient leurs monocoques et leurs trimarans géants, ces monstres de plusieurs tonnes qu’ils pilotaient seuls à travers les plus grands océans de la planète. Il s’en battait les flancs, de leur cirque. Rien à voir avec l’idée qu’il se faisait des courses à la voile. D’un geste agacé, il coupa la radio. Le silence s’installa dans la chambre, ranimant dans ses veines la chaleur des souvenirs anciens.

Ce dimanche-là, le vieux l’avait réveillé avant l’aube pour lui ordonner de le rejoindre sur la plage du village. Ensemble, ils avaient mis à l’eau la vieille barque à moteur et ils étaient partis, la proue au vent, grisés par le ciel rouge qui déployait au loin ses corolles. A l’époque, même s’il n’était encore qu’un gamin en culottes courtes, il lui était arrivé plus d’une fois d’accompagner son père pour l’aider à relever ses nasses le long de la côte. Mais une sortie au large rien que pour le plaisir, c’était la première fois. 


Le miracle, il en devinait la cause. La veille, en entendant à la radio l’annonce de la course de yoles organisée pour la fête patronale du Diamant, il avait aussitôt pensé que son père ne raterait pas l’occasion d’aller admirer le spectacle. Lui-même n’y connaissait pas grand-chose, alors. Tout juste savait-il qu’elles remontaient à l’âge des ancêtres caraïbes, ces embarcations dont l’équilibre précaire sur les eaux obligeait l’équipage à de savantes manœuvres à l’aide de « bois dressés », des balanciers taillés, comme les mâts ou les vergues en bambou, à coups de machette dans la savane. Il ignorait, cependant, la raison de l’incroyable passion qui animait les gens de l’île à propos de ces courses. Dans les rares occasions où il s’était retrouvé sur la plage du village pour assister au départ de l’une d’elles, sa curiosité n’avait duré que le temps de voir la vingtaine de voiles s’éloigner et disparaître à l’horizon.

La barque filait comme une flèche sur la mer, enjambant les vagues et déchirant leur voile d’écumes. Le vieux rigolait. Jaran en était resté saisi d’étonnement de l’autre miracle qui s’était produit, ce jour-là, au moment où ce dernier lui avait offert une rasade de rhum dans sa vieille timbale en fer-blanc. Il aurait pu s’en exploser le cœur de joie.
Une heure plus tard, au large des côtes du Diamant, il avait aperçu les premières voiles des coursiers. Son père avait piqué droit sur l’une d’elles, une voile rouge que Jaran aurait reconnu n’importe où pour l’avoir souvent aperçue à la manœuvre lorsque les pêcheurs du village s’entraînaient dans la baie.


Le ciseau tranchant de la yole taillait dans la soie des vagues une large échancrure dont la cicatrice blanche lentement s’effaçait dans son sillage. Jaran, fasciné, guettait le ballet sauvage des hommes d’équipage aux prises avec les lames qui jaillissaient en rafales et creusaient sous l’étrave des cascades de ravines comme autant de pièges prêts à les broyer, prêts à les engloutir, et à refermer sur eux les draps froissés de la mer. Accrochés des deux mains aux balanciers, ils aboyaient des ordres, s’engueulaient en se balançant des bordées d’injures, si bien qu’à les entendre, l’on aurait pu douter de la présence à bord d’un capitaine. A la poupe, deux marins taillés en armoire à glace s’escrimaient à manier une lourde rame qui servait de gouvernail. Il suffisait de les voir pour être à jamais dégoûté de l’envie de les imiter. Ensemble, ces deux types auraient fichu la trempe à Hercule en personne.

Jaran en était là de ses réflexions lorsque, tout à coup, engloutie par une lame, la yole avait plongé. Il avait cru halluciner en voyant les hommes d’équipage basculer par-dessus bord et disparaître dans la fange d’écumes qui bouillonnait autour d’eux.
Toujours agrippés à leurs balanciers, ils avaient resurgi comme une bande de dauphins jouant avec la mer, hurlant de plus belle et gesticulant pour retrouver leur équilibre. La yole avait bondi, embarquée par la bourrasque. Jaran n’avait poussé qu’un cri, un seul, pour saluer l’audace de l’homme de proue lorsqu’il l’avait vu s’allonger sur son « bois dressé » en écartant les bras comme pour mettre la prochaine vague au défi de réussir à le décrocher de son perchoir, mais ça avait suffi, il s’en était rendu compte, pour briser la magie du silence complice qui les tenait là, son père et lui, à observer la scène.


L’air contrarié du vieil homme se passait d’explications. A quoi ça ressemblait, de se laisser aller à ces émotions de gamin ? Jaran s’était ressaisi pendant qu’ils viraient de bord, s’écartant du sillage de la yole. S’emparant de l’une des pelotes de crin rangées au fond de la barque, il avait plongé la main dans la boîte d’appâts. Il n’avait pu s’empêcher, cependant, de se retourner pour contempler une dernière fois l’embarcation aux prises avec les vagues et dont la grande voile déployée semblait tendue à se rompre sous les rafales du vent. L’instant d’après, le regard du vieux l’avait cloué sur la banquette avec la force d’une gifle.
« Quand deviendras-tu un homme, mon fils ? ».