Je ne suis pas un reporter de guerre. Et ce livre n’est ni un livre sur la guerre, ni un livre sur le conflit en Afghanistan.
Si les traces de la guerre présentes au sein de mon univers familial n’ont pas eu raison de mes désirs d’aventure – un père « gueule cassée » –, je n’ai jamais cherché, pour autant, à rejoindre ces terrains accélérateurs de vie et de mort que sont les conflits armés.
Vivre la guerre ? Voir la guerre ? Non ! Je sais depuis toujours que celle-ci ne s’arrête pas vraiment le jour du cessez-le-feu. Photographier les traces de la guerre m’a de tout temps semblé plus pertinent, et plus chargé de sens, que de courir après l’image un peu floue d’une explosion fantastique ou de visages ravagés par le feu, le sang et la souffrance. Cette course au témoignage se termine souvent par une même image, à la fois tenace, cruelle, douloureuse, insupportable, une image qui finit par tomber dans l’oubli le plus profond, avant de resurgir, ailleurs, plus loin, dans des magazines et sur des chaînes de télévision à l’identique, à l’occasion d’un autre conflit, d’une autre guerre, d’un autre « théâtre » d’opération, comme s’il s’agissait invariablement d’un énième « remake » du même spectacle vivant à voir et à revoir.

Et pourtant. Quand l’occasion s’est présentée à moi de suivre les soldats du 92e RI jusqu’à leur projection en Afghanistan, j’ai réalisé qu’il y avait dans mon travail de photographe un manque à combler et que j’avais là une formidable opportunité à vivre. J’ai réalisé qu’il y avait dans ma vie d’homme un épisode manquant et que c’était là, une véritable chance qu’il me fallait saisir.

Ce n’était pas la guerre, mais ce monde de militaires, d’engagés, comme l’était lui-même mon père, qu’il m’intéressait de pénétrer. Savoir à quoi j’avais échappé, peut-être, comprendre celles et ceux qui ont décidé un jour de s’engager, sûrement.

Mais comment m’insérer dans un processus militaire dans le seul but d’y raconter une histoire ? Et quelle histoire ? La projection prochaine d’une grande partie du 92e RI dans le conflit afghan fournissait le cadre, le décor, l’occasion, une formidable occasion pour y voir autre chose. Mais quoi ? La mort peut-être ? La vie certainement. Comment allais-je me comporter, moi, dégingandé et bavard, dans cet univers opaque, secret où la réserve n’est pas simplement un droit mais un devoir.
Je me souviens d’un moment d’hésitation lorsque, au petit matin de l’hiver dernier, j’attendais pour la première fois mon officier de communication à l’entrée du camp de La Courtine. Il faisait froid. Je me suis rendu compte à ce moment-là que je démarrais un travail qui allait me confronter à mon destin. Un travail long, probablement physique et sûrement dangereux, l’Afghanistan d’aujourd’hui n’étant pas une destination de rêve. J’allais entrer de plain-pied dans la réalité de l’armée française avec, en point de mire, une Opex. Peut-être que j’allais détester m’affronter à cette rigueur toute de kaki vêtue. Il n’en a rien été. J’ai été happé. Tout s’est passé simplement, naturellement. Très vite les soldats m’ont accepté, intégré. Bien sûr, j’ai été testé, mais toutes et tous ont compris que je n’étais pas là pour porter un jugement mais pour partager avec eux un quotidien, leur quotidien.

Ce livre est avant tout un témoignage. Celui d’une expérience unique qui a duré un an. Tous ceux que j’ai photographiés ne sont pas dans le livre. Il m’a fallu trier parmi des milliers de clichés, en éliminer, en sélectionner, en tester des compositions pour, finalement, pouvoir dérouler le récit d’une aventure humaine et militaire exceptionnelle. Que les oubliés me pardonnent, ils savent qu’ils n’en font pas moins partie de l’histoire.
Le militaire est un être « souple, félin et manœuvrier ». Plus les entraînements sont difficiles et plus la guerre est facile, disaient les anciens. En cours de route, un nouveau président de la République a été élu, qui a décidé d’un rapide désengagement. La mission du 92e RI a donc été redéfinie et accélérée : transférer les camps à l’armée régulière afghane, l’ANA, désengager les COP et la FOB de Tora, convoyer le matériel militaire vers Kaboul avant qu’il ne soit rapatrié en France. Cette mission a continué quelque temps après mon départ, après la rétrocession de Tora aux Afghans. Le chef de corps, le colonel Gilles Haberey, avait répété maintes fois à ses troupes que leur travail d’avant-projection serait leur meilleure assurance-vie. Il a été écouté. La mort est toujours une question de millimètre. La rapidité, l’agilité et le courage de ces « Oies sauvages » gauloises ont eu raison de l’hostilité meurtrière de ces pseudo-résistants que l’on nomme insurgés.

Pour ma part, je mesure avec humilité combien, lorsque l’on confie sa vie à autrui sans rien offrir en échange, la confiance réciproque que l’on a les uns envers les autres est essentielle. À chaque instant, tout aurait pu basculer dans le drame, mais aujourd’hui tous sont de retour en Auvergne, sains et saufs. Et grâce à eux tous, moi aussi. Mission accomplie pour tout le monde. L’aventure a été unique et c’est une page de l’histoire de l’armée française et du 92e régiment d’infanterie de Clermont-Ferrand qui se tourne. Je suis fier et honoré d’y avoir participé. En ce qui concerne ma quête intérieure, à mon tour j’utiliserai mon devoir de réserve mais je sais mieux pourquoi je ne serai jamais un reporter de guerre.